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Espace perso de Anselme

Anselme 69

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June 06

Aspirine

Je voudrais

Etre un cachet d’aspirine.

Dans les troubles,

Les frissons,

Les fièvres perlantes

Apparaître

Blanc

Poudre magique comprimé

Le cercle

Si pur

Clinique

 

Etre plongé

Dans un bain d’eau tiède

M’ébattre dans mon effervescence

Propre

Pétiller

Balloté par mes  remous

Propres

Sous la bruine

De mes particules

Propres

 

Etre l’œil

Au centre des eaux

Le reflet mouvant

D’une lune pleine

Entière

Halo incertain

Rongé par les flots

Fermer la paupière

Vers l’évanouissement

 

S’affiner en croissant

Barbouillé d’écume

Descendre les quartiers

S’effriter

Se corroder

Se désagréger

Se désintégrer

Minuscules bulles

Instables

Puis plus rien

Dissolution totale

 

 

Abandonner à la transparence

Tous ses effets

Restent les eaux

Et sur les bords

D’infimes cristaux

Et l’amertume bue

Quoi, de la rage de dents

Des raideurs articulaires

D’un crâne fêlé 

June 04

Face de Lune

A Tristan appuyé de Mario

 

Comme un animal

Debout

Noir au bout des pattes

Et chair blanche

Epais

Comme un gros arbre

Un arbre qui sourit

Tranquillement

D’une large fente

Sur son visage rebondi

Sa face de lune

Et ses yeux se plissent

Dans l’ivresse moite

Des jeux nocturnes.

 

Rangers noires

Gants noirs

Les sabots de l’étalon

Qui s’ébroue

A travers des prairies

Arrosées de sueur

Son crâne lisse ruisselle

Et son sourire remonte

Deux mots ont glissé

Et ses yeux se plissent encore

Il replonge dans sa quête

Fouille ma nuit

Résolument

Dans l’invisible

Où il erre goulûment.

 

Je flotte au creux

De cette main cachée

Juste retenu par une sangle de cuir

Je suis la ligne brûlante

Qu’il me trace

Lignes ou arabesques

Appuyés de noir

Je me soulève ou me renverse

Dans des extases

Qu’il suscite

Les murs de la cabine

Se sont renversés

Tous

Seul un miroir

Là-haut

Rugit

Exaltant la voie.

 

 

Face de lune

Solide

Roc inébranlable

Boit mes transes

Et ses yeux se plissent encore

Et son sourire remonte

Il nage bienheureux

Ses bras dansent

Juste cette bordure noire

Qui joue à disparaître

Alors je m’agrippe

A des tonitruances musicales

Qui frappent à la porte.

 

 

Attentifs au fil

Nous nous suivons

Lui dans mes bourrasques

Moi dans ses finesses

De longues tirades

Fermes et insolentes

Glissées de son sourire

Par son épaule

Son bras

Son coude

Son avant-bras

Qui roule dans les arrondies

Où je me vautre

Traversant la nuit

Dans des éthers les plus purs

 

La porte claque

Derrière moi

Rue Sainte-Catherine

Toute blanche

Le jour s’invente

Une nouvelle naissance

Le pas lent de passants

Rares, épuisés

Je respire

Sur ce trottoir

Cet air nouveau

Qui s’éclaire d’orangés

Un souffle tiède passe

Et attise l’âme

Encore enivrée

Le corps juste un peu las

 

La rue descend large et vide

Les feus clignotent

Mollement

Inutiles

Des terrasses désertes

Parasols pliés, oiseaux endormis

Les immeubles lèvent encore

Leurs masses noires

Au loin

Le Pont Jacques Cartier

Se réveille dans les brumes

Et tout là-bas

La lumière

Et cette joie…

April 26

La tasse et le galet

-Tu

Ça a commencé par des bruits, celui d’une serrure à la porte d’entrée, elle s’est ouverte dans son grincement habituel. Puis des pas sur le parquet et enfin, plus loin, une valise que l’on dépose par terre.  

-A trois, impossible à raconter.

Juste après, le “Il ” est entré dans la cuisine. Etendant la main vers la radio posée sur le buffet, il l’a allumée.

-Expulser le galet sur la nappe. Tu voudrais dire…

Il a pris la bouilloire électrique et l’a remplie d’eau qu’il a mise à bouillir. Rapidement le murmure des résistances qui chauffent. Il a ouvert le buffet pour prendre la boîte de thé, une cuillère, deux, versées dans un sachet.

Par-dessus le bavardage de la radio, l’eau a chahuté de plus en plus, puis le déclic, sec, de la bouilloire.

Le glouglou de l’eau dans une théière de fonte.

Il a saisi le mug sur l’égouttoir, un de ces mugs banals sur lequel on voit sur un fond blanc un « i », un cœur rouge et « Paris », et il s’est versé sa première tasse de thé.

-Ce galet enrobé de sucre glissé dans ta bouche.

Cette scène s’accomplit tous les matins :

La porte qui s’ouvre.

Le doigt qui allume la radio.

L’eau à chauffer, la préparation du thé.

Il ouvre le frigo, sort le lait et le jus d’orange, les pose sur la table, sort une assiette, un verre, une cuillère, remplit le verre, met des céréales dans l’assiette, ajoute le lait froid, s’assoit et déjeune.

Ensuite il s’en va travailler dans son bureau avec sa tasse de thé.

-        Exprimer le plaisir…

Comme une dragée répand ses arômes dans les vagues.

La traînée dégouline, s’étire, élance sa tête plate, long trait serpentant, rigole, du miel lumineux au fond des obscurités. Impuissant, le regard abandonne.

Et le sucre s’échappe dans une nouvelle nappe de salive. Ecœurant, en grandes lampées tièdes.

Pendant trois jours, la porte ne s’est pas ouverte.

Pendant trois jours, la radio n’a pas bavardé.

Pendant trois jours, la bouilloire n’a pas gazouillé.

Trois jours d’absence. Et ce matin, la porte s’est à nouveau ouverte, mais plus tard que d’habitude.

-L’aveugle, entré dans un palais, recompose les ors et les velours du bout des doigts. Comment peut-il dire ? Quel est ce palais ?

Aujourd’hui, le “Il ” n’a pas vraiment déjeuné, juste du thé et il n’est pas sorti de la cuisine, mais il s’est assis, le coude sur la table de bois, la tête appuyée dans la main droite, juste au dessus de sa tasse.

-Trois jours à trois, triangle innommable dont les faces se bouleversent sans cesse. Un delta drainant   toutes les eaux vers l’océan. Triade Indicible.

Et le galet auréolé de plaisir tournoie entre les parois invisibles, diffusant un brouillard d’ambroisie, une bruine d’étincelles, d’images, trouées  au  sein des ténèbres. Il s’échappe de lui-même. Trois jours sans soleil.

Devant lui, une poivrière, un pot de sel, du pain dans un sachet de papier kraft, mais le “Il ”  regarde seulement sa tasse pendant que la radio distille des mots dans cette cuisine un peu froide.

-Le sucre  disparu à l’aube,  juste une  trace sur le bout de ta bouche,  le galet nu, juste une surface lisse, plate, dure. Le caresser encore de la langue, du palais. Jouer avec les images qui se  cristallisent peu à peu.

Et cela dure, sans bouger ; seul, le mouvement de la vapeur qui monte au-dessus du thé et les phrases qui débordent  du poste.

-Le jeu fatigue. Expulser le souvenir. Tout lancer d’un puissant jet. Sentir passer les mots, traverser les lèvres dans un souffle long. Tout étaler sur la table d’un dîner bien réglé. Mais le galet tourne encore dans la bouche, comme un noyau, tourne, tourne toujours.  Tu remâches  le silence pétrifié.

Lentement le liquide refroidit dans la tasse. Faiblement, un goutte à goutte dans l’évier, le robinet mal refermé.

-Un noyau de pierre,  sans germe. Tu aurais voulu…  le mettre en terre pour qu’il s’élève, impossible.

February 21

En train

J’ai vu la mer grise

Cachée derrière d’énormes pelleteuses jaunes

Et des camions qui charrient des tonnes de terre

Pour  des plages inventées

Et des parkings en construction.

 

Puis elle a disparu

Dérobée par une lande crasseuse

Où végètent sur une terre brunâtre

Des arbrisseaux rabougris

Colorés de sacs plastiques décomposés.

 

De l’autre côté, un étang s’étale, gris lui aussi

Avec les indispensables flamands roses

Statiques comme des faux

Jusqu’à une large zone envahie de roseaux

Haute barrière impénétrable.

 

Une vaste plaine commence,

La végétation s’y étiole

Sans envergure

Mais y croissent des lotissements

Aux bicoques bêtement roses.

 

Puis les vignobles s’accumulent

Des vignes bien entretenues

D’autres envahies par les herbes

Mais toujours ces lignes parallèles

Qui strient le paysage.

 

Les lotissements reviennent,

Aux toits de tuiles, invariablement,

Des maisons inachevées,

Des murs de moellons

Des charpentes fragiles

Des jardins éventrés.

 

Les faubourgs s’ouvrent

Par des casses de voitures

Des montagnes de ferraille

Des alignements de villas

Parfois pimpantes

Obturées par des haies

Qui laisse deviner de petits jardins

Envahis de jouets

Et d’objets au rebus.

 

Au fond apparaissent les barres d’immeubles

Sur lesquelles pullulent

Des antennes  paraboliques

Identiques

Quelques vélos accrochés sur les balcons.

 

Les bâtiments grandissent

Se raffermissent

Encadrent la voie

La gare…

 

Les bâtiments s’abaissent

Perdent de leur rigueur

Des baraques biscornues se suivent

Avec ou sans balcon donnant sur la voie

Un immense parking

Encombré de caddies

Face à un hangar

Aux portes vitrées

D’immenses enseignes

Annoncent la grande surface

Cernée par des HLM

Plus ou moins hauts

Plus ou moins longs

Et toujours les lotissements.

 

Reviennent des prairies douces

Où paissent des chevaux ou des moutons

Des landes jaunies par des herbes sèches

Et les vignes segmentent encore

La plaine et les collines

Parfois un grand arbre élance très haut

La solitude de ses bras

Ou des platanes s’alignent le long d’une route.

 

Arrivent des villages aux clochers identiques

Bordés de zones artisanales

Qui alternent terrains vagues

Constructions entourées de voitures

Zones où stagnent des engins, des citernes

Et des champs de ronces agrémentés d’ordures

De gravas ou de ferrailles.

 

Et tout ceci s’échelonne dans un ordre presque sans faille.

January 15

Asphalte des trottoirs

Asphalte

Ligne noire à suivre

Je marche et le bitume soutient mon allure

Pas à pas,

Base de mes enjambées

Solide sous mes pieds

L’appui de mon avancée

Trampoline de mes errances

 

Asphalte

Je vais

Sans empreinte

Passage invisible

Asphalte

A peine touché

Une fraction de seconde

Jamais touché

Jamais pieds nus

 

Enrobé

Liquide solidifié

Conglomérat de particules

Etendu comme une soupe charbonneuse

Epaisse et chaude

Odeur de caramel brûlé

Lissé à la spatule

Aplani au rouleau

Parmi les vapeurs bleues

 

Enrobé

Devenu pierre

Anthracite palie

Grisâtre en nuances

Dégénérescence du noir

Par les effets du temps

Et des usages

Mêmes les trottoirs

Se décolorent

 

Enrobé

Epiderme endurci

Sous sa couche

Circulent les énergies

Les fluides et les liquides

Le monde d’en-dessous

Et sur cette peau

Des écorchures terreuses

Des cicatrices

Des bouches

Qui engloutissent les excédents

Des regards aux paupières de métal

 

Bitume

Parfois enfoui sous des neiges

Qui ramollissent trop vite

Noir et blanc boueux

Parfois enfoui sous les feuilles pourries

Noir et  décomposition fauve

Parfois rutilant sous  les pluies ricochantes

Des clapotement drus

Beau noir lumineux

 

Bitume

L’arrêt définitif des objets

Point limite des chutes

L’à terre péremptoire

Volontaire ou non

Constellation de chewing-gums

Réceptacle de crachats

Des mégots abandonnés

Dégoulinant de pisse de chien

Pire…

 

Macadam

Tout près,

S’effondrent

Sur ce matelas

Dernier galetas

Ceux qui ne savent plus

Où se cacher

Les accroupis

Des aumônes rares

 

Macadam

Support des craies à marelles

Où l’on gagne le ciel

A cloche-pied

Les verts paradis

A quelques pouces

Au dessus du caniveau

 

Macadam

Le plan horizontal où s’érigent les verticales du grand décor

Assise où tout est bâti

Support d‘audaces  vertigineuses

Macadam

Appui du béton

Ligne de fuite

Jusqu’au seuil

Pour s’échapper par les coulisses

 

Asphalte

Parfois théâtre d’ombre la nuit

Elle me double, s’allonge, s’étire, immense puis pâlit et disparaît

Je me retourne

Elle est là derrière moi, me suit, me dépasse sur le côté, marche devant moi, s’allonge et se perd

Pour revenir s’accrocher à mon dos

Et recommencer son manège

 

Asphalte

L’instrument de mes trajectoires

Je file sur une corde

Accroché entre deux termes

 J’en viens

J’y vais

Sans importance

Seules les vibrations

Du passage

M’enchantent

 

Asphalte

Sur ces résonnances

Qui éveillent des mondes

Se jouent mes comédies

Des milliers de personnages

Sur la partition

A décrypter

 
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